Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
Northern Rock ! Voilà une enseigne qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprimeSubprime : risque majeur ?
Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, attentive, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on aura formulées, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain. Ainsi irait le Marché, dit-on, univers de papier, empli d'évidences, mené par une mathématique bienveillante ! Las, voilà qu'en son centre étasunien, une affaire envenime toutes les autres : des prêts immobiliers mal garantis - « subprime » -, que l'on se plaît à minorer, dégénèrent, et menacent d'infecter à l'entour (…)
l’a saisie l'été dernier, sans crier gare, et ses humeurs n'en finissent pas d'empoisonner l'air du temps 1, du Northumberland jusqu'à Londres même. La Banque d’Angleterre subventionna copieusement l'affaire fin septembre, déposa vingt-six milliards de livres sterling sur la table, ce qui fit aussitôt déferler des milliers d'épargnants dans les rues de Newcastle, subitement inquiets du train des évènements. Rien n’y fit : la descente aux enfers continua, validée par la City qui divisa la valeur de la belle par six. Richard Branson, patron milliardaire de Virgin, personnage emblématique et généralement providentiel, ambitionna un temps une Virgin Money ! Cerberus, un fonds prédateur américain en embuscade, parut guigner l'affaire, puis jeta l'éponge ; d’autres, notamment le groupe d'investissement Olivant, sont toujours à minauder 2. En sorte que Gordon Brown, premier ministre de sa Très Gracieuse Majesté, n’a pas exclu de socialiser les pertes 3, c'est-à-dire de privatiser. Provisoirement, cela va sans dire.
Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, droit dans ses bottes, avait pourtant fait savoir, le 12 septembre, à qui voulait l’entendre qu’il ne volerait au secours de personne, à commencer par Northern Rock, estimant « qu’un apport de liquidité (…) encourage des prises de risque excessives et sème les graines de crises financières futures » 4. On ne suspecte pas l’orthodoxie de ceux qui font le dogme : les naufrageurs de la Barings s’en souviennent encore ! Bah, une semaine plus tard, l'Argentier du Royaume capitulait 5 et cassait sa tirelire sous la pression de ceux qui battaient le pavé. La vanité des théories finit toujours par s’effacer devant la force des réalités : les ménages anglais peuvent s’endetter jusqu’à cinq fois leur revenu brut annuel sur des prêts longs à taux variable 6, en attendant la crise, c’est-à-dire la ruine, prêteurs compris. Le Marché ne dicte sa loi que pour le temps où il trouve encore en son sein quelque main secourable, pour ne point dire prédatrice, qui sauvera la mise. Et l’Angleterre n’est pas l’Amérique ni la Suisse ! Citigroup, la première banque américaine, qui déprécie ses actifs à la pelle, a trouvé quelque salut dans un fonds souverainFonds souverains
(...) La crise du crédit, gloutonne et grande dépréciatrice d'actifs, aura révélé d'ambitieux prétendants aux agapes financières, prédateurs pour les uns, sauveurs pour les autres. Peu visibles jusqu'alors, les fonds souverains ont tout de go accaparé les colonnes des journaux, tirelires régaliennes nourries par un sous-sol généralement bénit aux services d’un nouveau capitalisme d’Etat : diamants du Botswana, cuivre du Chili ... Toutefois, la grande affaire minérale ou fossile est le pétrole venu du Moyen-Orient et d'ailleurs qui fait le gros de la troupe. Et d’autres sources de capitaux, moins géologiques, tapent à la porte, non moins colossales : elles viennent de Chine et de sa banlieue (…)
émirati ; Morgan Stanley, fleuron de la banque d’affaires, sera recapitalisée par un fonds chinois, UBS par des fonds singapourien et moyen-oriental 7. L'anglaise quant à elle ne voit rien venir, sinon l’Echiquier britannique.
Car le Marché n’a pas toujours un lapin à sortir du chapeau, et ses prétendues vertus autorégulatrices n’ont jamais dispensé les autorités politiques de réfléchir au-delà. Ainsi ne trouva-t-on personne, dans les années 1985, qui vînt de Chine ou d’ailleurs, pour secourir les Caisses d’Epargne américaines, emportées dans la déréglementation financière, sinon le contribuable local qu’on allégea de 200 milliards de dollars 8. Et que dire du sauvetage des banques japonaises, à l’automne 1998, après que la débâcle asiatique eut imposé la loi cruelle des grands équilibres perdus et révélé un capitalisme de compères : à l’heure des mécomptes, toute honte bue, le gouvernement de Keizo Obuchi, au mépris des principes libéraux, délestera le commun de 400 milliards de dollars – 11% du PIB ! - pour renflouer des institutions ruinées par la spéculation, nationalisant de fait quelques-unes des plus grandes banques du pays 9. Enfin, point de dragons ni de tigres ici en France. Le Crédit Lyonnais suffit à apporter notre pierre hexagonale à l’édifice : une médication de quinze milliards d’euros, levée sur fonds publics, permettra d’aseptiser le plus grand scandale financier depuis les emprunts russes. On s’en tint aux méfaits de l’économie mixte 10, oubliant que quelques épées du capitalisme fleurdelisé s’enrichirent assez en rachetant à vil prix les participations de la banque dans leurs propres affaires 11.
Retour aux Etats-Unis. Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope, à deux chiffres, et les plus grandes banques vacillent : en particulier la Continental Illinois 12, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise : l’administration Reagan, mieux connue pour sa dévotion au Marché, sortira de sa Réserve - près de 5 milliards de dollars, et rallongera l’enveloppe pour désengluer une quarantaine d’autres établissements « too big to fail » - trop gros pour chuter. En 1991, dans un script à la Northern Rock, on vit les rues de Boston s’emplir d’épargnants craignant pour leurs économies, qui firent le siège de Bank of New England et de quelques banques alentours 6. L’aléa de moralité, garantie indéfectible de l'Etat qui prend souvent la forme d’injection d’argent public, fut avancé pour sauver l'affaire. La politique monétaire expansionniste menée par Alan Greenspan dans ces années-là, c'est-à-dire la baisse drastique des taux, concourut également, et plus généralement, à désamorcer l'embarras bancaire du moment. Celle pilotée par son successeur, Benjamin Bernanke, qui a vite ramené le prime rate de 5,25% à 4,25%, tente de limiter l'impact délétère des subprime et le tassement de la croissance. La finance est face à son destin, celui de l’irréparable arrêt des milliards envolés que l’on finira par ne plus jamais retrouver.
Les banques restent la clé de voûte du système ; elles sont le maillon fort de marchés financiers plus vastes encore, nourris de capitaux mondialisés et de risques disséminés jusqu’à l'épargnant final : celui de Northern Rock a eu chaud, qui ne savait rien de ce qui se tramait dans son dos ! Au-delà des discours académiques sur la régulation du capital par le capital ou la primauté des Marchés qui font et « savent tout mieux que tout le monde », nous voyons combien la robustesse présumée de l’édifice tient pour l'essentiel, en dernier ressort, à l’habilité des Etats et des Banques centrales à inonder les Marchés d'argent frais, fiscalisé ou régalien. La BCE a récemment alloué 350 milliards d’euros 13 aux banques, incapables de se prêter entre elles, dans un climat de défiance généralisé. Probablement les besoins finiront-ils par submerger les capacités mêmes d'action et de contrôle des autorités qui ont à soutenir la bâtisse. Déjà la finance pèse l'équivalent de quatre fois le produit intérieur brut mondial 14. Quelqu’un, quelque part, un jour, finira bien par présenter l'addition. Sans doute pouvons-nous juger ces faits comme inhérents au système et sous-estimer leurs conséquences sur l'Economie, appliqués nous-mêmes à nos propres affaires, satisfaits ou dépités selon que la Bourse qui dit « tout ce qu’il y a à savoir sur la conjoncture économique 15 » aura gagné ou perdu un demi-point.
En 1978, le gouvernement Barre commença à nationaliser la sidérurgie, reprenant au compte de la nation tout entière les 22 milliards de francs de dettes de Sacilor. Les banques ne sont pas seules : on les voit mieux, c’est tout. Le Marché dispense ses grâces, en temps de paix, et ses miasmes morbides quand il faillit : on voit bien alors quelle main dédaignée le secourt. Il ne survit qu'à ce prix.
(1) Northern Rock est (était) le cinquième prêteur immobilier du Royaume-Uni :
Le développement, ces dernières années, des prêts hypothécaires à risque a exposé la banque anglaise aux aléas d'une crise. Néanmoins, contrairement aux banques allemandes IKB et Sachsen, il semble que Northern Rock ait été moins fragilisée par ses engagements dans les secteurs à risque que par sa difficulté à refinancer son activité de prêteur dans le climat de défiance bancaire (Lire Les Echos, le 17/09/2007). Le résultat est égal.
(2) Reuters, le 12/12/2007 - « Plus que deux candidats en lice pour la reprise de Northern Rock »
(3) Les Echos, le 06/12/2007 - « Nationalisation possible pour Northern Rock »
(4) La Tribune, le 01/10/2007 - « Repenser notre régulation financière … à Londres »
(5) Depuis 1997, les rôles financiers se répartissent de la sorte au Royaume-Uni :
La Banque d'Angleterre est indépendante et centrée sur la politique monétaire ; la Financial Services Authority (FSA) surveille les banques et régule les Marchés. Les crises financières sont gérées de manière tripartite entre le Ministère des Finances, la Banque d'Angleterre et la FSA. Cette approche est aujourd'hui contestée outre-Manche.
(6) Le Monde, le 18/09/2007 - « Le sauvetage de Northern Rock est un acte purement politique »
(7) Quelques conséquences de la crise des subprimes débutée à l’été 2007 :
Citigroup a annoncé fin novembre une dépréciation d’actifs de 3 milliards de dollars pour le troisième trimestre 2007, suivi de 8 à 11 milliards supplémentaires pour le quatrième ; l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), le plus puissant fonds souverain du monde a accepté d’investir 7,5 milliards dans la banque américaine, soit 4,9% du capital de Citigroup. La crise du subprime a coûté à ce jour quelque 9,4 milliards de dollars à la banque Morgan Stanley, en cours de recapitalisation par le fonds chinois CIC (China Investment Corp) à hauteur de 5 milliards de dollars, soit 9,9% du capital de Morgan Stanley. Enfin, face à ses pertes de quelque 15 milliards de francs suisses, UBS a annoncé le 10 décembre dernier qu'elle allait lever 13 milliards grâce à un emprunt convertible, souscrit à hauteur de 11 milliards - 9% du capital d’UBS - par un fonds d'investissement souverain singapourien GIC (Government of Singapore Investment) et un fonds anonyme moyen-oriental.
(8) Joseph Stiglitz (2004) - « La Grande Désillusion »
(9) Le Monde Diplomatique, Novembre 1998 - « Le bateau ivre de la finance »
(10) Le Crédit Lyonnais était encore une banque publique au début des années 1990
(11) Le Monde Diplomatique, Décembre 2003 - « Argent public, fortunes privées »
(12) Continental Illinois a été rachetée par Bank of America en 1994
(13) Challenges.fr, le 15/12/2007 - « Subprime : la BCE a alloué 350 milliards de liquidité »
(14) Alternatives Economiques, Hors-Série N° 75
(15) Peter Bernstein citant Charles Dow (1995) - « Des Idées Capitales »